Ne pourrions-nous pas être minés, hantés,
terrorisés par l'éventualité de
paraître moins autonome, moins adroit, moins
élégant, moins séduisant, moins
désirable, moins intelligent que la plupart des autres
de notre entourage?
Ne serait-ce pas aussi pour cela que
nous développons une foule d'astuces pour ne pas
être perçu comme étant mal voyant.
.
Maintenant qu'un brouillard de plus en plus dense a
progressivement fait place à ma mal voyance, je suis
sans doute plus à même de comprendre pourquoi
j'ai pratiqué un tel sport extrême pendant plus
de trente ans.
En fait, ne s'agit-il pas d'une
manifestation malheureuse mais inévitable de ce long
processus de perte de vision et de mon ajustement progressif
à l'égard de ces nouvelles conditions? à
ce titre, n'est-il pas préférable de nier cette
limitation pendant des années puis progressivement de
trouver les moyens de s'ajuster plutôt que de
bêtement s'immobiliser, démissionner ou encore
pire, empoisonner son entourage en adoptant un rôle de
victime.
Ce n'est véritablement qu'après une
détérioration plus importante de ma vision et
avoir vécu quelques expériences traumatisantes
que j'ai commencé à réviser mes
façons de faire. Ce n'est qu'après avoir
été bousculé à quelques reprises
sur les trottoirs par des coursiers à vélo que
j'ai commencé à avoir peur émotivement
et physiquement, à réaliser que j'étais
de plus en plus menacé, à craindre le pire,
à imaginer l'intensité des douleurs corporelles
et les souffrances morales que je pourrais avoir à
supporter.
Ce qui est véritablement venu à bout de mon
amour-propre c'est le jour où j'ai, non pas
réalisé mais bien davantage ressenti que je
n'avais plus le choix d'afficher ma déficience.
Tout d'abord, j'ai commencé à m'identifier
timidement en agrafant une toute petite canne à ma
boutonnière, à transporter une canne dans ma
mallette, à circuler avec une canne pliée dans
ma main, et enfin à commencer à utiliser cette
canne lorsque je me trouvais loin de mon milieu habituel de
travail.
Ce n'est qu'après avoir dominé ma honte que
j'ai pu commencer à apprécier les
possibilités d'un tel outil qui peut tantôt
servir à effectuer des montées tel un hockeyeur
qui d'un bras drible la rondelle avec son bàton,
à repérer les obstacles tel un démineur
qui balaie le sol avec sa soucoupe, ou à se
protéger en réduisant au minimum les zones de
contacts aux pieds, aux genoux, aux hanches tel un escrimeur
qui réduit au minimum ses zones de touches en
maîtrisant parfaitement la projection de son corps,
l'extension de son bras, la flexibilité de son poignet
avec son fleuret.
Petit à petit cette canne autrefois honnie, est
devenue pour moi un compagnon rassurant, protecteur tout
comme ceux qui ne peuvent pas se déplacer dans le noir
sans utiliser une lampe de poche.
En effet, cette fameuse baguette permet non seulement de
mieux être repéré par les piétons,
les cyclistes ou les automobilistes, elle permet aussi de
pouvoir solliciter plus facilement une assistance au
besoin.
De plus, lorsque bien utilisée, cette
canne permet tantôt de servir de pare-chocs,
tantôt de repérer une foule d'objets sur la voie
publique, dans le métro ou dans les bâtiments :
exemple tout le mobilier urbain tels lampadaires, bornes
fontaine, bancs publics, cabines téléphoniques;
dans le métro pour repérer les tourniquets, le
mouvement montant ou descendant des escaliers
mécaniques, pour localiser la bordure des quais, pour
distinguer entre les portières et les espaces vides
entre les voitures; dans les bâtiments publics pour se
protéger des portes tournantes, battantes ou
coulissantes, des colonnes ou du mobilier disposé dans
les aires de circulation.
Maintenant que je suis pratiquement aveugle, je
réalise que cette canne est aussi devenue pour moi un
symbole d'affirmation, affirmation de ma capacité de
pouvoir encore me déplacer, de participer,
d'être actif dans la communauté.
Maintenant que je ne suis plus en mesure de vous donner le
mauvais exemple, j'en profite pour vous faire part de mes
souvenirs d'un sport, le plus dangereux que j'ai
pratiqué.
Tiré du site Typhlophile