J'ai eu un jour un appel d'une famille qui voulait faire entrer en classe de seconde à la rentrée suivante, une jeune fille de seize ans non voyante. Je dois vous dire que, à priori, j'ai été paniquée. J'étais, je vous l'avoue, décidée à refuser cette inscription parce que je me suis dit: comment va-t-on faire?
Comment enseigner?
On ne pourra pas, ce n'est pas possible. Par pure courtoisie, j'ai reçu les parents.
Et donc, j'ai fixé un entretien avec la jeune fille et ses parents en me disant d'avance ce que je vous ai dit: Mon intention était de faire un acte de politesse, de rencontrer cette jeune fille et de lui dire à la fin de l'entretien que je regrettais mais que l'école n'était pas faites pour accueillir quelqu'un qui ne voyait pas. Une école dans sa nature même ne peut pas. L'enseignement est basé essentiellement sur la vue.
Elle est arrivé avec sa mère, est rentrée dans mon bureau, et là se sont produites deux choses qui m'ont secouée: premièrement, la maman a présenté sa fille, sa famille, a raconté un peu la vie du couple, des enfants, les sorties en dehors de l'école, pourquoi elle pouvait venir etc.. Dans l'entretien elle a dit: "j'ai deux enfants "bien" et deux enfants.. …" Et à ce moment là, Cathy très fermement, avec le sourire, lui a dit: "Ce ne sont pas des enfants "bien" …"tu as des enfants qui voient et des enfants qui ne voient pas. C'était la première correction qui m'a parue essentielle. Elle ne se considérait pas comme une enfant "pas bien", et le fait qu'elle ait repris sa mère sur un point aussi essentiel m'apparut, au plan de sa santé mentale, bouleversant.
elle limitait son handicap: c'est une enfant non voyante, un point c'est tout, c'est clair. Ce n'est pas une enfant bien ou pas bien. Il semble que la mère n'ait pas entendu, et n'ai pas accusé réception de cette correction, parce qu'au cours de l'entretien, elle a dit:"nos enfants qui sont normaux et ces deux."
Alors Cathy, de nouveau, lui a dit "tu as des enfants qui ont toutes leurs facultés, et moi je ne vois pas, mais ce n'est pas "normal" ou pas normal, et toujours avec un sourire. Elle n'avait ni colère, ni indignation, ni révolte.
Alors ce premier aspect de cette enfant m'a bouleversée, parce que je me suis dit: c'est une enfant solide et saine, elle a un handicap, elle va vivre avec : elle n'en faisait ni un drame ni une maladie. Elle savait ce qui n'allait pas, elle essayait de trouver une solution.
La deuxième chose, maintenant, sur le plan scolaire: Elle venait avec un dossier qui normalement pour nous est considéré comme mauvais: l'orthographe n'était pas bonne, l'anglais, n'en parlons pas.. Un dossier correspondant à une moyenne de 8 ou 9/20.
Alors, pour entrer en classe de seconde qui est une classe très difficile, avec un programme très compliqué.. Je lui ai dit :"Tu n'y arriveras pas". Je suis désolée."
Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais eu à travailler avec des enfants ayant un handicap, quelle qu'en soit la nature. Donc, je lui ai dit vraiment que c'était de l'ordre de l'impossible et non du réel. Alors, je lui ai dit: "Je suis désolée, tu n'arrives d'une école privée avec un dossier médiocre, Si au deuxième et au troisième semestre, tu atteints entre 12 et 14 de moyenne générale je te prends."
La plupart du temps, quand je fais ce contrat avec d'autres élèves, je peux vous dire que dans neuf cas sur dix, il n'est jamais tenu. Donc je me disais: elle ne relèvera pas le défi, si c'est une mauvaise élève, elle restera une mauvaise élève, c'est vrai. Je lui dirai "tu n'as pas tenu parole; nous avions un contrat. Si ton dossier était bon, je t'accepterais.
"Bien mal m'en a pris, parce qu'au troisième trimestre, elle est arrivée avec 12 et 14 de moyenne générale. Alors je n'avais plus rien à dire.
Mais par inquiétude ou par malhonnête, je lui ai dit: "C'est vrai que tu as tenu parole, c'est vrai que ton dossier est bon, mais tu viens d'une école qui est hors contrat, c'est-à-dire qui n'a pas, à ma connaissance, le contrôle pédagogique que nous avons. Alors je te demande, je voudrais quand même un contrôle.
Tu vas passer un examen demain." Elle a accepté, et a passé un examen général de français, d'anglais et de mathématique.
L'examen de Français était très bon, il montrait une acuité, une capacité d'analyse, une finesse.. L'anglais convenable sans aucun doute, les mathématiques, ce n'était pas remarquable, mais on ne peut pas refuser quelqu'un parce que sur une matière ça n'allait pas. Donc j'ai été voir les professeurs pour leur expliquer le cas. Et là, je dirai que non seulement je lui ai rendu service, mais c'est elle qui nous rendu service en fréquentant des enfants qui ont un handicap, on a tout à gagner. Et donc avec l'approbation, l'assentiment, l'accord des professeurs elle est rentrée.
Ma conclusion est que ça a été une expérience tout à fait réussie. Mes inquiétudes se sont avérées tout à fait inutiles et injustifiées. Le problème n'a été résolu pas seulement grâce à nous, mais parce qu'on avait une gamine combative qui voulait réussir, qui voulait travailler .
Elle veut arriver comme tout le monde. Elle participe à tous les aspects de la vie scolaire. Je pense qu'elle nous a rendu service, parce qu'elle nous a ouverts à un monde auquel on était fermé, et en même temps on lui a rendu service, parce qu'aujourd'hui, elle fréquente un lycée comme tous les autres lycées de France, en plus c'est un lycée juif, et elle voulait absolument être dans une école juive.
Je ne pense pas que l'on puisse en tirer des conclusions hâtives, et dire que l'on peut ouvrir l'école à n'importe quel handicap, ce n'est pas toujours évident.
En ce qui me concerne, je crois que chaque cas doit être traité à part. Pour une école comme la mienne, je peux accueillir des handicapés moteurs sans aucun problème, parce que tout est de plein pied. Des non voyants,à condition qu'ils soient aussi combatifs que Cathy.
C'est une expérience qui est définie grâce à la forme de lycée que nous avons, et qui est à poursuivre."