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Vayéra
Quand
l'huile baigne dans un précieux saint bol
Son regard se perd et s'épuise dans le vide de sa
misère. Sa triste chaumière n'est que le miroir de
l'impuissance. Depuis son veuvage, elle traîne sa vie avec ses
deux enfants devenus les orphelins de l'abandon. Bientôt les
sbires du Roi Impie, Yoram fils d'Ah'ab, viendront les arracher
à leur mère pour les réduire en esclavage. C'est
la l'héritage que lui laisse son défunt mari, qui fut membre
de la corporation des prophètes. Pourtant, tout le monde
savait qu'Ovadia, son époux, jouissait d'un rang social
important en sa qualité d'intendant du palais royal d'Ah'ab. La
grandeur et le courage d'Ovadia, un converti d'Edom, lui ont
valu le titre de "Craignant l'Eternel", le plaçant
ainsi au même degré qu'Avraham, Yossef et Job. C'est pour
avoir donné asile à une centaine de prophètes
pourchassés par Isabelle la mécréante, pour avoir assuré
leur subsistance quotidienne, pour avoir contracté à cet
effet un colossal emprunt à intérêt
qu'aujourd'hui, au lendemain de sa mort, sa veuve doit rendre
des comptes à Yoram, son créancier intraitable et sans
pitié. L'infamie royale va donc écraser la sainte piété du
serviteur de D.
Il ne reste à la malheureuse qu'un seul et
dernier recours, aller se jeter aux pieds de l'homme du jour.
Sans tarder, elle se rend au mont Carmel, où il a élu domicile.
Elle connaît bien cet homme, אלישע,
Elisée en français, depuis qu'il a quitté ses champs sur les
traces de son maître Elyahou dont il est le sosie puissance 2.
Il porte d'ailleurs le même manteau de poils et s'exprime
comme lui, plus par l'action que par la parole.
C'est un temple ambulant, aussi pur en permanence
que le grand prêtre le jour de Kippour, aussi inattaquable
dans sa chair, rejetant à distance les insectes, aussi
droit que la colonne de fumée s'élevant de l'autel, qu'aucun
vent ne fait ployer, aussi ardent que le feu qu'aucune pluie n'éteint.
Les dix miracles du temple imprègnent son corps tout
entier.
La mère épleurée déverse ses doléances
auprès du prophète. Elle espère de lui un
miracle comme il produisit dans le passé. Il lui répond qu'un
prodige ne se réalise que s'il reste un petit quelque chose même
quand on a tout perdu. Un flacon d'huile, voilà ce qu'il
reste dans une armoire criant famine. Ses conseils sont rapides.
Sur le champ, elle doit avec l'aide de ses enfants emprunter le
maximum de récipients auprès de ses voisines, les
rassembler au même point dans sa maison et fermer la porte
aux regards indiscrets. Aussitôt dit, aussitôt fait. Dans la hâte,
on récupère vases, cruches, jarres, tonneaux et barils.
Les récipients vides se contiennent dans la réserve.
C'est en tremblant qu'elle saisit son petit flacon
d'huile et prie D. pour que les vases communient quand ils sont
vides. Elle ne sollicite la main de D. que lorsque la nécessité
l'impose et le besoin pressant se fait sentir.
Elle prend la fiole et l'huile s'épanche d'abord
dans un petit filet puis s'épaissit progressivement. N'en
croyant pas ses yeux, elle voit s'écouler le précieux liquide,
ce breuvage d'or comme une sainte libation ininterrompue.
Dans son flacon, elle voit l'air lui même
devenir liquide. Le miracle chasse le naturel et revient au
goulot.
Dans son cœur, la sainte femme implore l'Eternel,
pour que ce miracle ne mette pas à découvert les mérites
du paradis de son mari.
Pour elle et ses enfants, le miracle est dans la
main tendue de D. Une petite intervention qui sort de la
causalité, une irruption dans l'imprévu, un petit sourire dans
la prison du temps. C'est l'article 16 dans la constitution
divine.
Le miracle à l'onctueuse légèreté
ayant cessé de couler, elle sait désormais que pour honorer sa
dette elle dispose suffisamment de liquide. Elle voulut prélever
le maasser de cette huile mais Elisha l'assura que le ciel ne réclame
pas la dîme sur un miracle, comme on ne prélève pas la
h'ala sur la manne céleste. Seul le pain de l'homme, fruit de
son labeur, est agréé par D. comme un don réel et sincère.
Dans sa bouche, le mot "Dîme" fut considéré comme
un émouvant remerciement. Son regard lumineux reflète ce
bonheur rayonnant quand tout baigne dans l'huile. Elle en saisit
parfaitement le saint bol. Pour elle, cette huile est une douce
onction; elle sacre les rois et consacre les prêtres. Si
parfois elle prend la mèche c'est parce ce qu'on la jette
sur le feu. Elle panse les plaies, adoucit les brûlures,
caresse nos langues, répand la lumière, et fait rayonner
les visages. Elle coule sereine comme la sagesse d'Aharon. C'est
par son mérite que nos portes s'ouvrent sans grincement sur
leurs gonds.
P.S: Rappelons qu'elle réjouit le corps des
adeptes de la Daf gastronomique. C'est surtout dans nos salades
qu'elle a ses zones d'application.
Grand
Rabbin A. GUEDJ
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