Lekh Lekha

Il était une foi

 

L'étranger de Cannan vit dans son chez lui, hypothétique et virtuel aux cotés d'une femme qui remplit par sa présence le vide du lendemain. Dans leur résidence incertaine, les années s'écoulent sans le cri des enfants. La voix de la promesse les a désignés comme les héritiers de cette terre historique. L'interrogation lancinante cherche le mérite d'un tel choix, la voix sort de la nuit ensommeillée et inonde le rêve de notre étranger :"il prend une génisse, une chèvre et un bélier tous âgés de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. Il les prit et divisa chacun par le milieu et disposa chaque moitié en regard de l'autre mais il ne divisa point les oiseaux. Alors les prédateurs s'abattirent sur les corps, Abraham les met en fuite. Le soleil étant sur son déclin, une torpeur s'empare d'Abraham tandis qu'une angoisse sombre et profonde pèse lourdement sur lui." Le tohu bohu primordial qui obscurcit le grand abîme sans fond, et le monde retournait à son chaos originel.

Abraham pressent que cette génisse c'est lui, que le bélier c'est Isaac et la chèvre, Yaacov. Les jeunes volatiles non divisibles reprendront leur essor comme Israël. Le soleil s'était couché "et voici qu'un tourbillon de fumée et un sillon de feu passèrent entre les chaires dépecées. Ce jour là, l'Eternel conçut avec Avraham un pacte qui mariera sa descendance avec la terre d'Israël.

La nouvelle étoile de l'Orient sait qu'elle doit traverser la fournaise destructrice des forces de la Malveillance. Celui qui a vu les lumières dans la ville s'enfonce à présent dans le tunnel de l'histoire, long de quatre siècles. Dans cette alliance avec D., on ne choisit pas le meilleur des morceaux, on préserve ceux de l'autre parce que les rapaces foncent sur les chaires sacrifiées de l'union morcelée. Cette alliance n'est ni monolithique, ni unilatérale, elle met face à face les morceaux d'une unité déchirée entre deux partenaires.  Chacun doit sentir dans sa chair la coupure et s'y engager profondément pour cicatriser la blessure de l'autre. La foi se partage avec D. si non elle est iné-branlable. Le philosophe pense à s'auto réaliser, tandis qu'Avraham se réalise dans sa généalogie. Cet homme stérile fut le père des enfants de D. prémonitoirement, il souffrira dans le long exil d'une descendance que la Nature rend impossible. Pourtant, il a engendré des âmes et insufflait l'esprit unificateur sur des os saturés, qu'il confia aux ailes de la providence.

Avant de devenir le repère des autres, on remet en cause toutes ses références affectives et familiales. Il souffrira dans son père, dans son frère, dans sa femme et dans son fils unique. On fait de lui la source des bénédictions, et il rencontre la famine. Le lecteur que je suis chancelle dans sa foi, lui, il la conserve. Son nom grandit au milieu des nations, mais il rencontre une guerre qui n'est pas la sienne. On lui arrache sa femme, comme une rose au milieu des épines, j'interroge D. alors qu'Abraham se tait. Le ciel kidnappe le fruit de ses entrailles, et l'amour du fils cède devant la crainte du ciel. Mon cœur étouffe de rage et le sien reste tout entier le même. La souffrance et l'épreuve du juste sont de loin supérieures au bonheur sot de l'Edoniste. La confiance d'Abraham c'est pour lui un mérite et pour D. une tsedaka qui modifie radicalement le statut du patriarche en formation qui doit fournir l'épreuve par dix. Il n'attend pas la réalisation des engagements divins pour croire en des promesses suspendues dans le Temps et sacrifie sa sublime patience sur l'autel d'un avenir lointain. Abraham sème l'amour que récolteront les générations de la promesse. Il puise dans ses reins les conseils d'une raison pure. C'est qu'il manque à la raison, la patience de la foi devant les interrogations renouvelées. Avoir foi dans sa raison implique qu'on ait raison dans sa foi. Quand Abraham croit en D., ce dernier lui redonne la foi en l'humanité. Une lettre a suffi pour faire d'Abram le chaldéen, Abraham l'hébreu. Le hé fertilise les cinq sens atrophiés par l'obscurantisme ambiant. Un juif sort de la cuisse d'Abraham, un converti sort de son cœur, tous deux peuvent légitimement dire:"D. de nos pères, d'Abraham …" pour les Rabbins des pirké avot  Abraham est aussi vaste que le ciel et la terre, aussi sacré que le temple, aussi grandiose qu'Israël, aussi profond que la Thora. Il est pour D. la possession et la maîtrise du Temps, de l'espace, de la sainteté, de l'esprit et de l'élection de l'Humanité.

Grand Rabbin A. GUEDJ