Un autre regard sur la haphtara – ( Beréchith )

 Quand le prophète parle le voyant s'allume

 

Si la Thora constitue indéniablement le plat principal de notre menu spirituel, la haphtara, par contre, nous propose étymologiquement comme dessert le mot de la faim.

C'est en quelque sorte l'afikoman d'une lecture parfois sacrifiée. Le prophète n'a de maître que Moise, son seul apprentissage ne vient que de la thora. Sa vocation d'homme de parole reste fidèle à la pensée de l'homme de la parole et les gouttes d'encre qu'il verse sont comme la rosée rafraîchissante sur les Pensées du Jardin Mosaïque.

Si le bon prophète a été choisi par D. c'est pour donner à la Thora un second souffle, à ceux qui respirent l'air de leur Temps. Le discours prophétique veut résonner au delà de nos synagogues pour se faire entendre jusque dans nos foyers.

Alors que le Rabbin s'adresse du haut de la Theba aux fidèles confortablement installés sur des bancs cossus, le prophète dresse son estrade sur les pavés de la place publique et clame aux infidèles de passage qu'ils sont les élus de l'amour exigeant de D.

Aujourd'hui, dans son chapitre 42, Isaïe jette l'encre sur un bateau à la dérive. La vérité de Berechit est encore incroyable. Personne ne lève les yeux pour se rendre à l'évidence que nos pieds foulent l'œuvre de D. et que nos têtes hautaines s'immergent dans la pureté originelle du ciel.

Seul le prophète, comme une sentinelle fait sérieusement le guet, visionnant sur l'écran de l'histoire l'actualité de demain comme si telle est vision de la réalité.

Qui est sage, disent les sages; celui qui voit le renouvellement de la Naissance. Le voyant de la vie devient l'accoucheur du Temps. Il accueille la vie dans un cri de douleur et avant de trancher le cordon vif de la première heure il panse ce qu'il dit. Nul n'est prophète dans son pays, cet adage ne le touche pas même s'il est vrai pour les moralistes de pacotille et les orateurs de service. Par contre, l'Homme de D. dérange les païens et les fort-malistes. Il apostrophe la sèche légalité pour en faire l'égalité. C'est officiellement qu'il est chargé des relations bibliques. Il ne mange pas le pain du sale air qu'on lui trouve. Il partage avec tous ses compères une passion qui lui vient d'ailleurs et trempe son stylet dans le noir encrier de ses mots doux. Je l'aime et c'est mon "navi" personnel. Ses lèvres frissonnent comme les rivages d'un torrent qui libère sa source inépuisable. Parfois son verbe gronde et tonne, parfois les mots coulent mais toujours la parole étincelle de mille gouttes de lumière. L'écho de sa voix s'efforce de couvrir les parasites du bruit par le fond sonore d'un discours inouï. A force de ne point l'entendre, on a rendu D. muet; et l'on a fini par devenir sourd à ses appels. On l'a consigné dans le vide de l'absence comme un réfugié derrières les coulisses de l'histoire parce que nous étions aveugles. Voilà pourquoi, chacun de nos exilés porte lourdement sur lui une pierre de sa résidence brisée. Il arrivera ce jour, où D. gravera son nom sur la lumière et chassera les ténèbres. L'aveugle verra les chamois danser sur les flancs des montagnes et les chèvres sur les coteaux des collines. Le sourd entendra les applaudissements des fleuves, le chant des solides falaises accompagnera le balancement des bateaux vers les îles lointaines.

C'est alors que j'émerge lentement du rêve mis en scène dans la haphtara par Isaïe lui même. Dès mon réveil, ses versets effleurent mes lèvres. On appelle cela une petite prophétie que je place dans la vitrine de mes Bibles haut.

Grand Rabbin A. GUEDJ