Vezot Haberakh'a

 Quand la joie verse des larmes, c'est qu'on est au bout du rouleau.

 

En refermant le livre de ta parole, Oh Moise notre maître, je ne me résous pas à croire que tu as écrit le mot de la fin. Tu me renvoies aux premières pages de la Genèse comme la biche aux prémices de la source pour apaiser les maux de la faim et de la soif inassouvies. Je te vois enjamber d'un seul bond cette montagne qui sera ta dernière demeure. Tu es le seul homme, qui de son vivant, écrit le récit de sa mort et tu es parti comme le plus simple des mortels dépouillant ton âme d'un corps qui n'a jamais connu l'impureté et qui sera enseveli par le Saint des Saints dans les entrailles des six premiers jours de la terre. Tu as vieilli dans la fleur de l'age conservant ta fraîche vigueur et l'acuité de ton vif regard. Serviteur de D. tu le serviras encore plus haut dans le face à face céleste. Quand tu écrit ta mort avec tes propres larmes c'est pour pleurer le peuple que tu quittes. Aucune bouche ne peut faire l'éloge de ta grandeur; ton humilité se refuserait à l'entendre. Avec mes larmes j'écris l'amour de ton nom. La terre toute entière ignorera ta tombe inconnue parce que le cœur de chaque enfant d'Israël est la vallée où repose ton esprit. Tu as pleuré mes larmes et je pleure à mon tour celles du berceau dans le Nil. La lumière qui a baigné ta naissance comme celle qui émane de ton visage, tu les as irradiées dans notre Sefer Tora et toi, tu retournes dans l'hombre de ton humilité. Le secret même de ton face à face tu ne l'as pas gardé, tu l'as livré avec ton cœur.

Les jours de ta vie ont rempli tes cent vingt ans offerts comme prélèvement aux six mille ans du cycle terrestre. La grande famille des prophètes d'Israël parlera d'une même voix, la tienne, inégalée, sur toute la surface de la terre et pour tous les temps. Du sommet de la crête, tes yeux ont contemplé la terre de la promesse depuis Dan jusqu'à Beer Sheva. Ton regard a visité la caverne des Patriarches et s'est promené sur le Mont du Temple. Comme dans un film qui coule en cascade, les eaux du Jourdain ont reflété pour toi l'histoire mouvementée et impétueuse de ton peuple jusqu'au jour de la résurrection. Tu pars avec ta solitude toi qui a meublé le monde par la présence de celui qui est venu du Sinaï, en éclairant le lever du jour d'une lumière qu'Edom a méprisé, nous gratifiant de la majestueuse manifestation qu'Ismaël a dédaignée. Tu nous as présenté ce D. quittant les myriades de mondes sacrés au nom de l'amour porté à nos patriarches, tenant dans sa main droite, clemante, la flamme chaleureuse; et nous aux pieds de la majesté divine nous avons juré de porter haut sa parole et avons accepté que le seul héritage de l'assemblée de Jacob soit ta Torah. Notre droiture sera le sceptre divin et notre unité sera son trône glorieux. Oh Moise mon maître, tu es l'homme de D. sans te prendre pour le dieu des hommes. Tu as transmis sa parole sans te l'approprier ni la dénaturer. Tu ne l'a pas volée, ni plagiée en disant:"En vérité, je vous le dis." Tu ne t'es jamais pris pour la vedette sur laquelle se ferme le rideau. Le spectacle de l'aventure du monde continue et s'ouvre toujours sur une re-création. Le dernier mot que tu as à la bouche, dans ton œuvre prophétique, c'est le nom d'Israël. Quand tu signes la Torah tu n'y apposes même pas ton nom. C'est que la Torah est une histoire qui n'a pas de fin puisque Israël est bien la finalité de Berechit.

Le "lamed" d'Israël s'unit au "beth" de Berechit pour faire vibrer les fibres de notre cœur et notre attachement à la sainte Torah. Lamed et beth, les deux seules lettres de notre alphabet qui constituent à elles seules les prépositions indiquant l'orientation, la finalité et le contenu. Elles seules acceptent la déclinaison avec י, ה et ו pour enrichir notre relation avec le tétragramme.

Tu pars en nous bénissant alors que nous t'avons fermé les portes de la terre sainte.

Aujourd'hui, en ouvrant les portes de l'arche saint et en dansant la joie de la Torah, c'est toi que l'on accueille dans toutes nos synagogues.

 Grand Rabbin A. GUEDJ