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Pessah
- Du pain sur la planche
Cette
nuit sera un grand jour.
Au
même moment, en l'an 2448, ils pensent tous à
l'enfant pascal, le doux agneau venu sur terre pour donner sa
vie en sacrifice suprême au D. du ciel.
Aujourd'hui
5765, je réunis tous mes enfants d'Itzhak pour mener le plus
grand combat contre la fermentation du temps. L'opération
"déh’amétisation" sera acharnée et sans pitié.
La bédika sera le couronnement symbolique de toute une
servitude familiale. La bougie aura raison des derniers vestiges
du h’ametz, retranché derrière les meubles et réduit
en miettes. Le soulagement fatigué se lit sur le visage fatigué
de la maîtresse de maison. Le combat fut rude mais la bataille
est gagnée. Les hommes libres ne marchent plus à la
baguette. Après un long siège, le dernier bastion
d'Angel est tombé et l'on m'apprend que les pâtisseries sont
dans le pétrin. La poursuite du h’ametz s'engagera comme dit
la Michna, jusque dans les caves de mon ivresse et jusqu'à
la lie de mes pensées. Je cours derrière mon pauvre
orgueil. Mon orgueil, cette enflure de pâte que je suis, je
crois pouvoir le détruire en le jetant à l'eau et ainsi
le liquider ou bien en le pulvérisant au gré du vent, l'air de
rien, ou encore en le consumant enfin dans la paix de ses
cendres. Et pourtant, la force de la Thora m'a donné le pouvoir
mental d'éradiquer ce h’ametz par la puissance de ma pensée.
L'accélération du temps à pessah c'est qu'en 18 minutes
on doit être au four et au moulin car une minute de retard
est fatidique pour fermenter un zèle peu empressé. C'est
le seul jour où contrairement à l'habitude je sens
que tous les juifs sont "besseder".
Le
soir de la différence tombe sur Jérusalem. Accoudés sur les
poufs autour de notre table basse, je lis dans les yeux des
enfants l'étonnement amusé au moment où le haut
plateau, portant les ingrédients de nos tribulations danse sur
nos têtes. Il est temps de lancer la compétition des
quatre coupes et se soumettre à la question.
La
haggadah nous annonce que la Thora a quatre sortes d'enfants
comme chaque papa. Trois d'entre eux disent ce qu'ils sont et le
quatrième est ce qu'il ne dit pas.
Noudnik,
mon premier, qui veut passer à table avant le rituel ne
sait pas que pour goûter à la liberté il a fallu
trimer comme des esclaves et qu'on n'apprécie la douceur qu'après
avoir bu l'amertume. Comme chaque année je lui ai réservé un
rendez vous chez le dentiste au lendemain de pessah. Son désarroi
grandit lorsqu'il voit Sapience, mon deuxième fils, malgré
la faim qui le tenaille, chercher à comprendre la différence
entre une loi, un décret et un statut. Je lui réponds que ce
triptyque législatif répond aux exigences du corps, de
l'esprit et de l'âme.
Mon
troisième fils, Kandid affiche une naïve
surprise:"mais que se passe- t- il?". Fraîchement débarqué
des sables brûlants d'Eilat, pour lui le séder c'est
d'avoir tout sur un plateau. Je lui réponds, en soulevant le
"zeroa ", qu'on attend ce soir le bras étendu de D.
sur tous les pharaons de la terre.
Mon
quatrième fils c'est Bouche Bée, le plus sensible de
tous, il n'a pas desserré les
lèvres c'est dans son cœur qu'il chante la haggadah.
Sa question est dans les tripes. Je lui sers ma réponse comme
sur un plateau pédagogique. Il mâche consciemment le marror
sans s'accouder et finit par me dire:" cette année, le
marror a le goût de Gouch Katif". Mon adorable Bouche
Bée, il ne pose jamais la question dont papa n'a pas la réponse,
surtout lorsqu'il m'a vu tremper le céleri dans les eaux salées
de mes larmes. L'ombre de Dotan plane sur les palmiers de Nevé
Dequalim et obscurcit mes yeux embués. Prendre la porte ce
n'est pas sortir.
Moise
l'héroïque absent de notre haggadah nous l'enseigne. En
refusant les droits d'auteur pour laisser au D. des esclaves le
soin exclusif d'une belle sortie sans honte.
Bientôt
minuit, l'heure de l'afikoman va sonner, soudain la porte
s'ouvre. Il entre. Il n'a pas besoin de toquer pour rentrer
à la maison. C'est pascal, mon exilé de
fils, le cinquième, mon doux agneau, il en a marre de
travailler dans le musée égyptologique. Il est enfin sorti. Il
est accompagné d'un
ami qu'il me présente :"c'est Eli, mon copain."
Alors
toute la famille d'Israël lève la quatrième coupe
et chante les louanges du Hallel.
Grand
Rabbin Alain Jacob GUEDJ
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