Pourim: le Roi eut bu, les juifs trinquèrent

J'eus préféré couvrir le banquet de plats Thon ou celui des chevaliers de la table ronde plutôt que d'étaler les appétits insatiables et excessifs de la cour Persane tels qu'ils sont décrits dans le rouleau de ma nièce, Esther.

Trois ans furent nécessaires à Assuérus pour consolider le trône qui ne fut que la pâle réplique de celui de Salomon. Conforter son pouvoir hégémonique depuis l'Inde jusqu'à l'Ethiopie dans une capitale qui ne Suze jamais, tel est l'enjeu du plus grand des festins, long de six mois, cent quatre vingt jours d'affilée et ce, dans le seul but de faire sortir les verres du nez. Le décor est planté dans les jardins luxuriants et les pavillons somptueux. Le parquet serti de pierres précieuses supporte les colonnes de marbre aux voûtes orientales. Ici, on va tourner le scénario d'un film "Agag "dans la série "Sale Amalek".

L'orgueil national ouvre les trésors fabuleux à la visite du grand public.
Les grands dignitaires des cent vingt sept provinces ont accouru. Sa majesté a l'art de servir le menu fretin sur un plateau d'argent. Quand le grand chef vous invite à passer à table, les voraces sont les premiers à accuser réception.

Confortablement installés, dans un protocole rigoureux, les ministres devant leur portefeuille, les pachas, devant leur pichet, les vizirs, devant leur vase or, les grands ducs pour leur tournée et la moindre enflure devant son outre. En leur honneur, on ne sert pas les restes au rang astronomique. Les eunuques offrent les canapés sur des divans, les grands cuisiniers proposent des petits fours; on bouffe de rire devant les amuse-gueules. Les judéens de Cour ne sont pas en reste, ils cognent leurs verres dans un jovial "lehaïm"; pour sur, l'histoire montrera qu'ils seront les seuls à trinquer quand dans leur naïveté l'Haman tombera du ciel. Réciter en l'occurrence "ché alcool nihiya bidvaro" est selon nos maîtres une bénédiction en vin même si le plateau de fromage assure que les bries étaient là. Boire ou se bien conduire, il faut choisir.
Mais déjà les carottes sont cuites parce que les mets sages du judaïsme ne passent pas sous prétexte que le Grand Bête dîne avec eux. Les liqueurs flattent le palais. On ne noie pas les boissons dans l'eau et le vin a sa lie. L'œnologie n'est pas la science des sots meuliers du pressoir. Les plus grands crues étaient plus vieux que leur consommateur. Libations et dents, les conversations salées n'empêchent pas la fadeur des propos. L'arme secrète de sa majesté, ce sont les batteries de cuisine. On ne fait pas la fine bouche quand on mange à tous les râteliers et pour déguster on n'est prêt à passer à la casserole. Au diable l'avarice, quand il faut faire des pieds pour toucher les dessous de table et se presser pour faire son petit trou normand. C'est avec sa fourchette qu'on creuse sa tombe.

Ah'achveroch dans sa ridicule splendeur titube en tête de gala.
- Est- il hic? A- t- il le coup de Bar?

Ce grand Archi- mède dîne au sort dans son palais ontologique avec ses faux cils. Du luxe à la luxure il n'y a qu'un pas que censure ne dit pas. Les flèches passionnées de Monarque ne visent que les femmes aux yeux persans. La sienne est inégalée entre toutes et sa prestation clôturera la soirée en beauté. La reine Vachti originaire de Babel El oued est fille de Nabu verdit comme à l'Opéra- Bouffe. La sentence qu'elle reçoit sans coup fait rire. La damnée se fait attendre, son compte est bon, elle sera à découvert. Son mari lui cherche l'époux dans la tête, il suit les traces de son père, un Nabu de pouvoir.

L'occasion est trop belle pour Haman notre larron. Ce Tartuffe dans sa courtisane flagornerie déclare au roi sa stupéfaction et prétend que D. lui même n'aime pas voir les femmes manipuler les maris honnêtes et que chaque couple se doit d'être hors pair. Sur la route de la vie, l'homme est au volant mais c'est la femme qui montre le chemin.

A ces mots, le couperet tombe sur le cou de Vachti. Le roi qui tua sa femme à cause d'un ami, tuera cet ami à cause d'une femme. Haman, la langue pendue ira tout droit à l'omni-potence. Quand on a la corde au cou on ne se repend jamais. A la fin de cette histoire, j'arrive au bout du rouleau et vous déclare sans ambage que sur "notre table dressée" quand fermente levain, il tourne au vinaigre alors que le pain de misère a un goût de liberté.

Grand Rabbin Alain Jacob GUEDJ