DE L'OBSCURITÉ A LA LUMIÈRE.  

Que je m'appelle Sarah, Rivka, Rachel ou Léa, peu importe. Je suis aveugle, c'est-à-dire que je ne vois pas physiquement ce qui m'entoure mais cela ne signifie pas que mon environnement soit inanimé. Je vis dans un monde qui respire avec moi. Ce n'est pas parce que je ne connais pas la couleur des objets qu'ils n'ont pas d'existence. Mes relations avec eux sont à la fois concrètes et affectives. Cette table se présente différemment suivant sa forme, sa matière (bois, fer forgé, plastique, pierre). Par exemple, si elle est en bois : la nature de ce dernier, la chaleur qu'il transmet, les nervures qui le composent, la manière dont il vibre par sa densité, la finesse ou la grossièreté de sa fabrication stimulent mes sens à des degrés divers. Ainsi, je capte dans toute chose une vie spécifique que j'appelle : lumière première. Les êtres humains m'apportent une autre sorte de lumière : plus ou moins intense selon la sympathie que j'éprouve à leur contact. Je me nourris de ces lumières qui m'éclairent continuellement, aussi bien le jour que la nuit.

Le terme lumière a également une autre signification. Celle de la lumière qui guide mon chemin. Contrairement aux sens précédents, cette lumière ne provient pas du rayonnement du monde extérieur. Elle se trouve dans tout ce qui est vrai. Elle abreuve ma vie. En dévoile les richesses et m'aide à voir ce qui est grand et qui tend vers l'Eternité.

Quant aux couleurs, elles sont pour moi un accompagnement invisible comme toutes les énergies qui se trouvent dans le monde et qui nous sont encore inaccessibles.

Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à mes fidèles amis les sonorités et les senteurs qui réussissent avec tant de zèle à suppléer à mon handicap visuel.

Je n'ai jamais l'impression de ne pas voir ou de ne rien voir. Seule une impossibilité due à ma cécité me rappelle mes limites. Les voyants sont souvent choqués de m'entendre employer les mots : voir, regarder, etc.. mais, pour moi, ces termes ne sont pas restreints à une forme d'éclairage par la lumière du jour ou d'une lampe électrique. Je n'arrive pas à réaliser qu'une personne qui voit ne puisse plus agir dans l'obscurité.

Ceux qui pensent qu'un aveugle se trouve continuellement dans le noir ou dans la nuit se trompent. Les aveugles qui n'ont jamais eu la notion du jour ne peuvent avoir celle de la nuit. Il faut comprendre que l'œil n'est qu'un organe et s'il ne fonctionne pas, il n'est pas remplacé par un cliché noir. Par contre cette absence totale de vie au niveau oculaire n'existe que chez les aveugles de naissance. Grâce à la prévention prénatale, la cécité congénitale est de plus en plus rare. Toutefois, le diabète et les accidents de la route ont largement pris le relais. Les personnes atteintes de cécité tardive ont une possibilité de représentation du monde qui les aide beaucoup pour se figurer le cadre de leur vie.

C'est dans les gestes de la vie quotidienne que le fait de ne pouvoir être aidé de la lumière du jour semble le plus difficile. Il y a beaucoup de choses que l'on peut faire sans le contrôle de la vue : presque toutes les taches ménagères telles que la cuisine, le repassage, la couture etc.… Tout en étant très difficile la circulation dans les rues n'est pas impraticable. En revanche, le fait de ne pouvoir m'apercevoir seule d'une tache sur mes vêtements m'est insupportable. Me retrouver au milieu d'une foule sans pouvoir aborder les personnes que je connais et devoir attendre qu'elles viennent à moi me rend triste. Ne pas pouvoir retrouver un objet que j'aurai fait tomber me met de mauvaise humeur.

Le nombre d'aveugles au chômage est un problème, mais je ne sais pas s'il provient   d'un     manque   de recherche de formations accessibles au handicap ou          à     un manque de stimulation des compétences.

Si jusqu'au début du XX ème siècle, la cécité laissait ceux qui étaient atteints dans un abîme de solitude, une prison de dépendance qui les réduisait à un état plus près de la mort que de la vie, aujourd'hui les méthodes de rééducation et les technologies modernes les ont libérés de cet exil infernal

Toutefois, nous, juifs, nous savons combien il est difficile de se débarrasser des marques d'un long exil et bien que les aveugles aient pu s'affranchir de leur misérable condition, la société garde toujours en mémoire les images de " morts vivants " qu'ils ont traînées au cours des siècles. C'est pourquoi nous souffrons de tant de malentendus.

J'aimerais conclure en commentant le mot " non-voyant " qui est de plus en plus utilisé pour définir un aveugle. Je suis persuadée que ce terme a été inventé par quelqu'un plein de préjugés face à la cécité physique et qui a cherché à la masquer. Alors, on a déguisé les aveugles en non-voyants au lieu de faire de la cécité seulement un handicap.

            JEANINE ZERBIB  auteur du livre " Le collier de Saphir "

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