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Rav
Chècheth et Rav Yossef, les aveugles qui voient
« La
royauté terrestre renvoie à la royauté céleste »
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Rav
Chècheth et Rav Yossef étaient tous deux des Amoraïm
de Bavel, des Sages du Talmud de Babylone. Le premier, réputé déjà
de son vivant pour la solidité de ses connaissances,
n’enseignait rien qui ne fût basé sur des sources antérieures.
En vieillissant, il devint aveugle mais n’en continua pas moins
à fréquenter la maison de l’exilarque ; il ne renonça
pas à honorer de sa présence les grands de ce monde.
Rav
Yossef était aussi grand que son aîné, puisqu’il dirigea la
Yechiva de Poumbedita pendant deux ans et demi. Lui aussi devint
aveugle, probablement des suites de la maladie qui lui avait déjà
fait perdre la mémoire. Il est l’auteur de cette pensée bien
connue, rapportée en Mena‘hoth 99 b : « Les
deuxièmes Tables de la Loi et les débris des premières
étaient déposées dans l’Arche. » De là nous
apprenons qu’il faut continuer à respecter un Maître qui
a oublié ses connaissances de Tora à cause de sa mauvaise
santé.
L’un
et l’autre étaient de faible constitution et chacun lutta pour
s’assumer au quotidien. Rav Yossef est mentionné dans un texte
talmudique, dans le traité Yoma, 74 b. Les Sages y discutent du sens à donner au verset 16 du chapitre 8
du Deutéronome : « Le Seigneur, ton D. t’a nourri
de manne dans le désert … afin de te faire souffrir … »
Il y a de quoi s’étonner ! Quelle souffrance y a-t-il
à manger de la manne ? Rabbi Ami et Rabbi Assi en
discutent. L’un déclare : « Celui qui a du pain dans
son panier, ne ressemble en rien
à celui qui n’en a pas. »
Le fait de ne disposer que de sa ration de manne quotidienne, sans
provisions pour le lendemain, pouvait susciter une certaine anxiété,
ce qui était déjà une souffrance. L’autre dit :
« Celui qui voit la nourriture qu’il mange, ne ressemble
pas à celui qui ne la voit pas. » Bien que la manne
prenait le goût de tout aliment qu’on souhaitait manger,
elle gardait toujours son aspect de manne et cette monotonie était
cause de frustration. Rav Yossef applique cette dernière
remarque aux aveugles : ils mangent, certes, mais ne sont
toutefois pas pleinement rassasiés, du fait qu’ils ne voient
pas le contenu de leur assiette. La simple vue de l’aliment,
explique Rav Steinsalz, donne déjà satisfaction et
contribue donc à la sensation de satiété. Plusieurs
dictons illustrent cette idée : « Reïa ‘hatsi
akhila – Voir, c’est à moitié manger ou, mieux
dit, L’œil aussi veut manger. »
La
Guemara Yoma constate donc qu’ordinairement, l’aveugle ne
jouit pas entièrement de la saveur des aliments car il ne
les voit pas. Par extrapolation, on pourrait dire que la privation
de l’un des cinq sens limiterait irréversiblement la perception
du réel. Ce serait faire abstraction de l’existence d’un sens
intérieur, susceptible de capter infiniment plus. On peut être
aveugle sans avoir perdu la vue et voir très clairement
tout en étant aveugle ! C’est ce qui ressort d’un autre
texte talmudique, en Berakhoth 58 a. Les rabbins y ont enseigné
que quand on voit des sages d’Israël, il faut bénir « Celui
qui a partagé sa propre sagesse avec ceux qui le respectent ».
Par contre, à la vue de sages non juifs, la bénédiction
sera quelque peu différente ; on bénira « Celui qui a
octroyé une partie de sa propre sagesse à ses créatures ».
De même, quand on voit des rois d’Israël, il faut dire :
« Béni soit Celui qui a partagé l’honneur qui lui est dû
avec ceux qui Le respectent. » Mais quand on voit des rois
non juifs, on dira : « Béni soit Celui qui a octroyé
une partie de l’honneur qui lui est dû à Ses créatures. »
Rabbi Yo‘hanane ajoute qu’il convient de toujours
s’empresser d’aller accueillir les rois d’Israël et, non
seulement les rois d’Israël, mais aussi les rois des non-juifs
car, peut-être, on aura le mérite de saisir la différence
entre les rois d’Israël et ceux des non-juifs !
Selon
la suite du texte de Berakhoth, il arriva que tous les gens de
l’entourage de Rav Chècheth allèrent accueillir le
roi et lui, bien qu’il fût aveugle, les accompagna. Un hérétique
le remarqua et lui dit : « Les cruches entières
vont au fleuve ; où vont les cruches brisées ? »
Quel bénéfice, pensait-il, peut tirer un aveugle d’assister au
défilé du roi ! Rav Chècheth lui répondit : « Viens,
tu vas voir que j’en sais plus que toi ! » Une première
troupe passa ; quand il l’entendit s’approcher, l’hérétique
dit : « Voici le roi ! » Mais Rav Chècheth
répliqua : « Non, ce n’est pas lui ! »
Une deuxième troupe passa ; quand il l’entendit
s’approcher, l’hérétique
dit : « Maintenant, c’est le roi ! » Rav
Chècheth rétorqua : « Non, ce n’est pas
encore lui ! » Arriva une troisième troupe ;
tout le monde se tut et Rav Chècheth déclara :
« Maintenant, c’est certainement le roi ! »
L’hérétique lui demanda : « D’où le
savais-tu ? » Et Rav Chècheth de répondre :
« La royauté terrestre renvoie à la royauté céleste ;
quand D s’est révélé au prophète Elie (qui s’était
réfugié dans une grotte au Horeb, I Rois 19, 11-13), Il
lui dit : Sors (de cette grotte) et tiens-toi sur la
montagne, devant le Seigneur ! Et il est écrit : D.
passa, précédé d’un vent intense et violent, entrouvrant les
montagnes et brisant les rochers, mais D. n’était pas dans le
vent. Après le vent, un tremblement de terre ; D. n’était
pas dans la secousse. Après le tremblement de terre, un feu ;
D. n’était pas dans le feu. Après le feu, le son d’un
fin silence. Quand Eliyahou l’entendit, il se couvrit le visage
de son manteau, sortit et se tint à l’entrée de la
caverne.» C’est dans le silence que D. se révéla. Quand
arriva le roi, Rav Chècheth se mit à dire la bénédiction.
L’hérétique se moqua de lui : « Tu prononces une bénédiction
au sujet d’une personne que tu ne vois même pas ! »
Finalement, qu’advint-il de cet hérétique, demande notre
Guemara ? Certains prétendent qu’un de ses compagnons lui
a crevé les yeux ; d’autres assurent que Rav Chècheth
a tourné son regard vers lui et il n’est resté de lui qu’un
tas d’ossements.
Que
pouvons-nous tirer de cette discussion entre Rav Chècheth
et l’hérétique ? Rav Chècheth démontre à
son interlocuteur qu’il est capable de remplacer la vue par un
autre type de perception. Le savoir, la compréhension
intellectuelle et la sensibilité sont évidemment bien différents
de la vision oculaire, mais peuvent la compenser. Certes, Rav Chècheth
se sert de l’ouïe, bien plus développée chez un non
voyant, mais il fait appel surtout à la Tora ; en
l’occurrence, il se réfère explicitement à un
texte de l’Ecriture. Il perçoit l’existence à travers
la Tora ; elle est pour lui un instrument de vue, une
lunette. Voir par l’intermédiaire de la Tora, c’est être
capable de vision intérieure. Dès lors, qui est la cruche
cassée et qui est la cruche entière ?
On
ne peut certes pas établir un parallélisme complet entre la
situation d’Eliyahou et celle de Rav Chècheth ;
pourtant, ce dernier a bien perçu ce qu’elles avaient de
commun. Pourquoi l’hérétique voulait-il voir le roi ?
Pour satisfaire sa curiosité, jouir du faste et de la splendeur
du cortège ou encore, pouvoir se vanter d’y avoir été?
La Guemara ne le dit pas. Mais Rav Chècheth était sorti
quant à lui pour obéir à Rabbi Yo‘hanane ;
celui-ci n’avait-il pas recommandé qu’on aille au-devant des
rois car, pour ressentir ce qu’est la royauté divine sur le
monde, il faut s’empresser d’aller accueillir un roi de chair
et de sang, l’accueillir et non se contenter de regarder.
Revenons
en au début du texte cité de la Guemara Berakhoth, traitant des
bénédictions. Celle qu’on prononce en voyant des sages ou des
rois non juifs, se termine par les mots : « Ses créatures ».
La relation de D. avec l’ensemble de l’humanité est celle du
Créateur avec le créé : le monde n’est que le résultat
d’une action de D. ; la créature a reçu passivement sa création
comme un don de D. La bénédiction prononcée à la vue des
sages et des rois d’Israël se termine, elle, par les mots :
« Ceux qui Te respectent ». D. donne une part de sa
sagesse ou accorde une part de l’honneur qui lui est dû,
à un homme qui le respecte. Entre les deux, il existe une
relation de réciprocité, un dialogue et, si on ose le dire, une
complémentarité. C’est d’ailleurs ce que le Midrach Rabba,
en Berèchith 3, 9, n’hésite pas à affirmer au nom
de Rabbi Chemouel bar Ami : « Le Saint, béni
soit-Il, créa le monde, tant Il désirait s’associer à
ceux d’en bas … » Rav
Chècheth est allé à la rencontre du roi pour
s’associer au Très-Haut : « Une royauté
terrestre est un reflet de la royauté céleste. »
Pour appréhender ce qu’est la royauté, il faut se trouver auprès
d’un roi, fût-il non juif, bien qu’un roi d’Israël,
conscient de la vocation de son peuple, serait plus évocateur
encore de la majesté divine.
L’hérétique
ne comprend rien à tout cela et il sort de l’histoire
comme il y était entré, tel un être purement matériel, un
tas d’ossements. Sa vue physique ne lui permet d’accéder
qu’au superficiel ; sans regard intérieur, il ne peut
comprendre ni évoluer ; il reste statique et perd, en
quelque sorte, son droit à la vie.
L’enseignement
de notre Guemara dépasse donc largement la règle fixant le
choix des bénédictions. Par des formulations variées, les
rabbins ont suggéré tout un processus qu’a précisé Rabbi Yo‘hanane
et que Rav Chècheth a mis en oeuvre : malgré sa cécité
et grâce à elle, il a appréhendé la réalité avec les
yeux de la Tora. Il est lui le clairvoyant tandis que le voyant
est un aveugle.
Roselise
Schwob,d’après un cours de Yaël Schlossberg,
à ‘Matane’, avant Roche-hachana.
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