Message de Janine Zerbib à l'occasion de Yom Hatsmaout

Un grand nombre de personnes manifestent beaucoup d'étonnement de m'entendre utiliser le mot "voir". Ce terme qui semble ne pas avoir droit de citée dans la bouche d'un aveugle se présente dans le dictionnaire avec des significations plus élargies que celles attribuées à la stricte vision physique. Antoine de Saint-Exupéry a bien rétabli les choses dans le "Petit Prince" en écrivant: "On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux". Cette phrase suffit pour permettre à ceux qui sont privés de la vue de ne pas être sensurés dans leur vocabulaire.

De toute rencontre se dégage une présence, une qualité de vie qui pénètre dans tout mon être. Ainsi "voir" pour moi, c'est vivre une rencontre ou un événement à travers lesquels je reconnais la lumière.

J'ai célébré Yom Atsmaout dans la joie de vivre notre histoire, j'ai chanté le Halel avec la force que procure la Guéoula (délivrance) mais au moment des feux d'artifice je me suis sentie exclue de la partie la plus fastueuse de ce jour que je tenais à vivre totalement. Je n'ai pourtant pas voulu me retrancher de mon groupe d'amis pour deux raisons: d'une part j'avais peur que ma fuite accentue une différence entre nous due à mon handicap et d'autre part, j'espérais récupérer un peu de joie de cet événement grâce aux applaudissements et aux commentaires.

Soudainement j'ai entendu des crépitements qui venaient du ciel et je me suis alors imaginée des flammes danser dans le firmament. Ensuite, le son d'un souffle puissant s'est élancé vers les étoiles mais la rencontre là-haut s'est faite beaucoup plus discrètement que je m'y attendais. Cette montée d'une haleine porteuse d'un ballon de lumière s'est répétée plusieurs fois au cours de la soirée. Il arrivait que le ballon éclate avant d'achever sa mission. C'est en écoutant les cascades chanter le retour de notre peuple sur notre terre que j'ai réellement compris le mot "embrasement". Le feu vibrait, palpitait, sautillait et j'étais profondément reconnaissante à mes oreilles d'être de si bons agents d'allégresse. Le spectacle s'est terminé dans un tourbillo_n frénétique qui se propulsait vers le ciel pour retomber en pluie: en pluie d'étoiles bien sûr.

Peut-être que ce soir-là le Petit Prince m'a aidée à voir dans les feux d'artifice des milliers de grelots de lumière qui riaient et faisaient battre mon coeur un peu plus vite.