Les propos de ce professeur nous ont rappelé ceux d'un de nos donateurs à qui nous avions demandé une bourse pour permettre à un de nos membres non-voyant de se joindre à un voyage organisé pour nos amis aveugles.
Cette personne nous a répondu "Mon argent ne doit pas servir pour des causes inutiles, emmener des personnes qui ne peuvent voir ce que vous leur faites visiter est une dépense à laquelle je refuse de participer".
Si ce genre de réflexion peut être énoncé, nous estimons important d'intervenir pour rompre un tel préjugé.
En tant qu'aveugle moi-même, je me pose la question de savoir avec quel genre de souvenirs les personnes voyantes reviennent-elles de leur périple?
Si ce ne sont que des découvertes visuelles, elles peuvent se contenter de regarder chez elles les belles images de tous les pays qu'elles désirent visiter au moyen de DVD ou de vidéo. Elles n'auraient pas à souffrir des différents climats. Nous, les aveugles, avons besoin d'aller à la rencontre des endroits que nous visitons. Chacun d'eux a un écho différent que l'on peut capter grâce à une capacité de ressentir la présence de l'environnement.
Je ne crois pas qu'un coup d'œil suffise pour apprécier un site touristique.
Il faut lui parler avec son cœur, établir un échange avec lui. J'éprouve plus d'intérêt que d'émotion dans des lieux historiques malgré l'atmosphère de recueillement qu'ils imposent.
Je saisis avec admiration tous les travaux d'art lorsque je peux les toucher. Les invitations des oiseaux à poursuivre une route quelquefois pleines d'embûches ne me laissent pas non plus insensible. Aucun marché ne se ressemble, mais ils ont tous un message de vie à transmettre.
L'ambiance qui règne dans les transports en commun de chaque pays est une expérience à ne pas manquer. Etre accueilli dans un kibboutz vaut le déplacement même si la vue physique fait défaut.
Traverser un champ de coton, assister à la tonte des moutons, s'imprégner des odeurs d'une végétation, font partie des trésors de la mémoire.
Les voyages m'ont également permis de m'adonner au plaisir de la mer.
Les baignades à travers les vagues, les promenades en bateau ou en montagne, les glissades en ski le long des pentes neigeuses….J'ai eu la chance d'apprendre à skier après avoir perdu la vue. Il n'y a pas de meilleur sport pour redonner confiance en soi.
Aider des personnes aveugles à acquérir leur autonomie, leur apporter l'expérience d'une vie juive commune, créer pour ceux qui sont isolés dans des foyers non juifs, des liens qui leur permettent de supporter leur solitude leur prouver qu'ils sont toujours capables d'efforts supplémentaires et de réussir ce qu'ils croyaient impossible.
Voilà les objectifs que nous essayons d'atteindre lors de nos voyages organisés.
A bientôt et bon anniversaire à ceux ou celles qui le fêteront prochainement.

Janine Zerbib