Et la lumière fut

C’est l’histoire d’un homme devenu aveugle à l’âge de 7 ans et dont la vie est à plus d’un titre un exemple pour nous tous…

Tout jeune, déjà il avait un attrait pour la lumière comme si déjà il pressentait ce qu’il allait lui arriver.

…Elle exerçait sur moi une vraie fascination. Je la voyais partout et je la regardais pendant des heures.

…Si un enfant est guetté par la maladie ou par un malheur, il en est aussitôt prévenu : il s’arrête de jouer, il vient se réfugier auprès de sa mère. C’est ainsi qu’à l’âge de 7 ans je sus que le destin préparait son coup.

…Je sais ces choses toutes simples et que, du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.

…Pour un enfant le courage est la chose la plus naturelle du monde, la chose à faire.

…C’était une grande surprise pour moi qu’être aveugle.

…On me disait qu’être aveugle, cela consistait à ne pas voir. Je ne pouvais pas croire les gens, car moi je voyais. Pas tout de suite, c’est vrai. Pas dans les jours qui ont suivi immédiatement l’opération, car alors, je voulais encore me servir de mes yeux .J’allais dans leur direction.

Je cherchais dans le sens où, avant l’accident, j’avais l’habitude de voir. Et cela faisait une peine, un manque, quelque chose comme un vide.

Cela me donnait ce que les grandes personnes appellent le désespoir, je suppose.

Enfin, un jour (et ce jour vint très vite), je m’aperçus que je regardais mal, tout simplement.

Je faisais à peu prés l’erreur qu’une personne qui changerait de lunettes ferait si elle ne s’habituait pas à accommoder d’une façon nouvelle.

Au fond, je regardais trop loin, et je regardais trop vers l’extérieur.

Ce fut plus qu’une découverte : ce fut une révélation.

…C’est alors qu’un instinct (j’allais presque dire : une main se posant sur moi) m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses, mais plus près de moi. A regarder de l’intérieur, vers l’intérieur, au lieu de m’obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors.

Cessant de mendier aux passants le soleil, je me retournai d’un coup et je le vis de nouveau : il éclatait là dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle.

Il avait gardé intact sa flamme joyeuse : montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front.

Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais au dehors quand il m’attendait chez moi

Il était là.

…Tout était là venu je ne savais d’où.  On ne m’avait rien dit de ce rendez vous de l’univers chez moi ! Je tombais, ravi, au milieu d’une conversation surprenante. Je vis la bonté de dieu et que jamais rien, sur son ordre, ne nous quitte.

J’ai vu un rayonnement partir d’un lieu dont je n’avais aucune idée, qui pouvait aussi bien hors de moi qu’en moi. Mais un rayonnement ou, pour être plus exact, une lumière, la Lumière.

C’était une  évidence : la lumière est là.

Je me suis mis à éprouver un soulagement indicible, un contentement si grand que j’en riais. Le tout accompagné de confiance et de gratitude comme le serait une prière exaucée.

Je découvrais dans le même instant la lumière et la joie.

 Et je puis dire sans hésiter que lumière et joie ne sont jamais plus séparées dans mon expérience depuis lors. Je les ai eues ensemble, ou je les ai perdues ensemble. Je voyais la lumière. 

 Je la voyais encore quoique aveugle. Et je le disais.

 Mais je n’ai pas dû le dire avec beaucoup de force pendant des années. Je me souviens que, jusque vers l’âge de quatorze ans, j’ai donné à cette expérience qui recommençait à chaque seconde en moi un nom : je l’appelais « mon secret ».

C’était un rêve, c’était un enchantement, c’était comme une magie.   L'étonnant c'était que pour moi ce n'était pas du tout une magie, mais la chose la plus immédiate:celle que, quoi qu'on fît, je n'aurais pas pu nier, pas plus que ceux qui ont leurs yeux ne peuvent nier qu'ils voient.

Peut-être alors suffirait t-il d'imaginer le contraire, ou simplement autre chose, pour que d'un seul coup elle s'en allât.  Aussi eus-je l'idée de la mettre à l'épreuve, et même de lui résister.

Le soir dans mon lit, quand j'étais  bien seul, je fermais les yeux.

J'abaissais mes paupières, comme je l'aurais fait autrefois, du temps qu'elles couvraient mes yeux physiques.

Je me disais que, derrière ces rideaux, je ne verrais plus la lumière. Or elle était toujours la, et plus calme que jamais: elle prenais l'apparence de l'eau d'un lac le soir après que le vent est tombé.

Alors je ramassais toutes mes énergies, toute ma volonté: j'essayais d'arrêter le courant de lumière exactement comme j'aurais  essayé d'arrêter ma respiration. 

Il en résultait aussitôt un trouble, ou plutôt un tourbillon. Mais ce tourbillon, était lumineux. De toutes façons je ne pouvais pas maintenir cet effort bien longtemps:deux, trois secondes peut-être.

Je ressentais en même temps une angoisse, comme si j'étais juste en train de faire quelque chose d'interdit, quelque chose de contraire à la vie.

Tout se passait comme si j'eusse besoin pour vivre de la lumière au même titre que l'air.

Pas moyen d'en sortir vraiment: j'étais prisonnier de ces rayons. J'étais condamné à voir. Tout se passait en moi. L'espace peu à peu s'était vidé de son contenu:les flots de couleurs qu'il transporte, chassés du dehors, refluaient, venaient se briser en moi.

A huit ans je sortais de cette expérience rassuré. Je renaissais à la vie. Puisque ce n'était pas moi qui faisais la lumière,   puisqu'elle me venait d'ailleurs, elle ne me quitterait plus jamais.

Cela éclairait en moi. Et moi je n'étais qu'un lieu de passage, un vestibule pour une clarté. Cela voyait en moi.

Pourtant il y avait des cas où la lumière diminuait, au point presque de disparaître. Cela se produisait par exemple chaque fois que j'avais peur.